Méritocratie n'est pas démocratie

J'ai tâché de démontrer dans l'article précédent que nous vivons dans une société inégalitaire. Il me semble alors nécessaire de se poser la question de savoir comment l'aspiration égalitaire des révolutions démocratiques s'est progressivement transformée en une acceptation généralisée de l'inégalité. Pour cela, je pense qu'il est crucial d'introduire, analyser, et critiquer les idées de mérite et de méritocratie.

La situation inégalitaire que nous avons décrite est généralement justifiée par l'idée de mérite. La méritocratie repose principalement sur deux propositions. D'une part, il y aurait des femmes et des hommes plus aptes que d'autres et il serait possible de les classer en fonction de leur valeur. D'autre part, il serait logique de confier l'essentiel des responsabilités et des richesses aux femmes et aux hommes les mieux classés. C'est sur la base de ces fondements intellectuels que sont institués les classements scolaires, les concours d'entrée, les appels à projet, etc. Ces derniers sont perçus par nombre de citoyens comme des mécanismes justes.

La réalité est plus complexe que le discours rabâché sur "l'égalité des chances" ne voudrait nous le faire croire. Tout d'abord, il y a nombres de situations où la question du mérite ne se pose pas réellement. Dans le cas d'une cooptation par exemple, il va être souvent question d'avantager untel ou unetelle du fait d'une relation amicale ou familiale, en particulier dans les milieux très aisés où le carnet d'adresse peut se révéler fort utile.

Ensuite, il est bien difficile de mesurer objectivement le mérite. Imaginons, par exemple, un fils de bonne famille, qui dispose depuis son plus jeune âge d'un cadre éducatif épanouissant et qui est bien entouré. S'il parvient à faire de bonnes études, ce sera grâce à son travail, certes, mais aussi grâce au cadre dans lequel il a grandi. Considérons maintenant une fille de famille pauvre, qui grandit en faisant face à de nombreux défis : le chômage et l'alcoolisme du père, une mère qui travaille beaucoup et qui est peu présente, une fratrie nombreuse dont il faut s'occuper. Elle parvient tout de même à obtenir un petit diplôme. Dans les faits, son mérite personnel aura peut-être été bien plus grand que celui du fils de bonne famille, mais pour autant, la société ne le récompensera pas.

En moyenne, comme par hasard, ce sont les enfants issus des familles les plus privilégiées qui réussissent le mieux dans les épreuves de mérite. Il y a bien sûr quelques contre-exemples largement mis en avant dans le discours public, mais ils servent surtout à masquer la réalité statistique. Un rapport de 20151 montre comment la part des catégories socio-professionnelles les moins privilégiées (5 et 6) se réduit drastiquement pour les écoles d'ingénieur les plus prestigieuses (entre 1 et 7%, contre 29% pour d'autres écoles moins bien classées).

Ceci étant dit, je souhaite faire une critique de la méritocratie qui va au-delà de ces dysfonctionnements. Je pense que, par essence, une organisation méritocratique ne correspond pas à une démocratie. Même en supposant une égalité des chances parfaite et une vraie sélection au mérite, elle constituerait plutôt une forme d'aristocratie. Le mot aristocratie a pour étymologie la combinaison de deux mots grecs : áristos et kratos. Kratos signifie l'État ou le pouvoir. Áristos désigne l'excellence, les meilleurs. L'aristocratie est un régime politique où le pouvoir est concentré entre les mains d'une classe de privilégiés, d'une élite, qui se considère au-dessus des autres.

C'est exactement ce que propose la méritocratie. La méritocratie n'offre pas de réflexion sur un partage égalitaire du pouvoir et des richesses. Elle accepte la division entre l'élite et le peuple, elle organise la hiérarchie sociale, et pour faire passer la pilule à ceux qui sont tout en bas, elle fait miroiter des mécanismes de mobilité plus ou moins fonctionnels.

La démocratie est un projet tout autre. Il s'agit au contraire de proposer une répartition du pouvoir et des richesses plus égalitaire, afin de pacifier la vie collective et de prendre des décisions tournées vers l'intérêt général. La démocratie repose sur l'idée d'égalité entre les citoyens, et non pas sur celle de hiérarchisation. Il n'est pas question d'une soi-disant égalité des chances, mais d'une égalité réelle, tout au long de la vie.

1. Revue des dépenses des écoles publiques, 2015, CGEFi (lien)

Date de création : 29 novembre 2018
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