Travail et mobilité par le tirage au sort

Dans l'article précédent, j'ai introduit l'idée d'un projet égalitariste. Pour rendre concret ce projet, il s'agit de formuler des propositions nouvelles d'organisation sociale. Pour cela, je pense qu'il faut se concentrer sur deux thèmes essentiels : l'organisation du travail et la distribution des richesses. Dans cet article, je vais me pencher sur des propositions en rapport avec le premier point.

Le travail est aujourd'hui organisé de manière très inégalitaire. Certains font peu d'études et font l'ensemble de leur carrière dans des postes peu qualifiés. D'autres font de longues études et uniquement des métiers très qualifiés. Il y a des personnes qui ne se verront jamais confier de responsabilités importantes, d'autres en auront toute leur vie.

Cette organisation du travail découle directement de l'idéologie méritocratique et des institutions qui la mettent en œuvre : le système d'éducation et de formation, les entreprises, les institutions publiques, etc. Elle conduit à une hiérarchie sociale où le type de travail effectué est fonction de sa classe sociale. L'élite occupe les postes à responsabilité, les plus modestes les travaux les plus pénibles, et la classe moyenne est entre les deux.

Malgré ses failles, le système méritocratique a sa propre logique et assure un certain ordre social. Pour formuler de nouvelles propositions, il faut être capable d'inventer un autre type d'ordre social, formant lui aussi un ensemble cohérent. La proposition principale de la perspective égalitariste que je propose est qu'il ne serait plus question de penser le mérite comme principe de répartition, mais de le remplacer par le tirage au sort.

Voici comment les choses pourraient fonctionner concrètement en ce qui concerne l'organisation du travail et des carrières. Chaque travailleur choisirait tout d'abord une filière de spécialisation, au sein de laquelle il évoluerait pendant une durée suffisamment longue, par exemple quinze ans. Au sein de cette filière, il y aurait différents niveaux d'expertise. Il y aurait par exemple trois niveaux, le niveau 1 serait le plus basique et le niveau 3 le plus élevé. Dans la filière maraîchage, le niveau 1 serait maraîcher, le niveau 2, coordonnateur d'une exploitation maraîchère employant plusieurs maraîchers, et le niveau 3, coordonnateur d'un territoire qui comprendrait différentes exploitations.

Un travailleur effectuerait plusieurs mandats au sein de sa filière de spécialisation. Chaque mandat durerait par exemple trois ans. Les dates de rotation des mandats seraient harmonisées pour que chacun puisse candidater à tout mandat. Un nouveau venu dans une filière commencerait nécessairement par un mandat de niveau 1, puis une fois un mandat de ce niveau correctement rempli, il pourrait postuler au niveau suivant. Une fois la durée de spécialisation épuisée, le travailleur pourrait changer de filière ou non, en fonction de son souhait et de la demande pour celle-ci.

La répartition pour les filières de spécialisation ou pour les mandats se ferait par un algorithme qui reposerait sur des listes de vœux et un tirage au sort. L'algorithme pourrait aussi prendre en compte différents paramètres, par exemple l'historique de chacun pour qu'in fine, tout travailleur puisse faire à peu près autant de mandats de niveaux élevés au cours de sa carrière, s'il le désire. Cette logique pourrait s'appliquer à tous les niveaux de la hiérarchie, sans exception. Les durées des filières de spécialisation et des mandats seraient décidées de manière pragmatique, afin d'équilibrer le besoin de spécialisation et celui d'organiser la rotation. Le besoin de spécialisation ne devrait cependant jamais empêcher une rotation effective.

Ce serait la fin des CVs, des entretiens d'embauches, ou des stratagèmes pour obtenir tel ou tel poste, le hasard déciderait, tout en permettant à chacun d'évoluer dans son activité. L'égalité serait possible et assurée par des systèmes automatisés, fonctionnant de manière transparente, et reposant sur des critères objectifs.

Cette organisation ne manquera pas, de prime abord, de susciter plusieurs critiques. Il s'agit donc d'en lever au moins quelques-unes. Tout d'abord, il ne s'agit pas d'un empêchement à la liberté de choisir son métier. Le tirage au sort se ferait en prenant en compte la préférence personnelle de chacun, donc possiblement dans un juste équilibre entre les volontés individuelles et les besoins collectifs. Notons d'ailleurs que cette liberté est, en réalité, particulièrement empêchée. Tout le monde ne peut pas être directeur d'entreprise ou haut fonctionnaire. Il faut bien qu'il y ait aussi des ouvriers, des artisans, etc. En organisant la rotation, nous pourrions au contraire permettre à bien plus de gens de sortir du cantonnement social.

En second lieu, se pose la question de la motivation. Les sceptiques diront qu'il n'y aurait plus aucune motivation à bien faire son travail puisque la progression serait indépendante de son mérite. Cela ne serait pas le cas. D'une part, pour progresser, il s'agirait préalablement de remplir correctement son mandat. Quelqu'un qui ne ferait pas son travail correctement pourrait se voir destitué, par des systèmes de contrôle démocratiques - sur lesquels nous pourrons revenir. D'autre part, il s'agirait de revigorer le sens de l'intérêt général. Si un individu veut bénéficier de produits et de services de qualité dans sa consommation, il a aussi le devoir d'assurer de la qualité dans les services et les produits dont il est responsable. Cela, tout un chacun peut le comprendre, d'autant plus si c'est bien expliqué et qu'il y a une répartition juste du travail et des richesses. Ce serait une motivation basée sur une compréhension globale plutôt que sur un simple égoïsme.

La rotation dans les filières et les mandats impliquerait aussi des coûts non négligeables en terme d'éducation et de formation. Cependant, d'une part, il faut comparer ces coûts à ceux du maintien d'une hiérarchie sociale lourde et de la captation massive de valeur par les plus privilégiés. D'autre part, c'est un coût qui dépend de la nature et de l'organisation desdits systèmes d'éducation et de formation, question sur laquelle nous pourrons aussi revenir. C'est enfin des coûts qui pourrait être modulés en ajustant les durées de mandat et de filière.

Mais surtout, si les conditions de sa mise en pratique sont bonnes, choisir le tirage au sort pourrait permettre d'atténuer nombre de logiques délétères et nuisibles pour la collectivité, telles que la mise en compétition des individus et l'affrontement primaire qui peut en découler, le clanisme, le népotisme, la discrimination, les manipulations diverses, les luttes de pouvoir égotiques, etc. L'aléatoire déciderait. Grâce à une mobilité effective dans les mandats, ce serait aussi la fin des statuts inamovibles et des rentes de situation. La hiérarchie sociale ne serait probablement pas aussi lourde, chacun étant à même de retourner, à certains moments de sa carrière, à un travail de base. Nous retrouverions la possibilité d'un vrai équilibre entre liberté et égalité. Les citoyens pourraient approfondir leur citoyenneté en élargissant leur compréhension du monde social et de sa diversité.

Cet article est une introduction à cette idée fondamentale de l'égalité par le tirage au sort et la mobilité. Pour la rendre plus concrète, je vais développer ce qu'elle pourrait impliquer en ce qui concerne divers thèmes comme ceux de la justice, de la gouvernance, de l'éducation, ou de la formation.

Date de création : 05 décembre 2018
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