Georges Gouriten
Une société de l'inégalité

Pour les débuts de ce blog, je mets tout de suite les pieds dans le plat avec une série consacrée à une critique systémique de notre modèle de société et à l'élaboration de propositions alternatives.

En France, nous avons pour devise nationale "liberté, égalité, fraternité". L'égalité devrait donc être, en théorie, un principe constitutif de notre organisation sociale. En réalité, je pense qu'il n'en est rien. L'inégalité est, au contraire, au cœur de nos logiques collectives.

L'inégalité prend des formes diverses, une inégalité dans l'éducation, dans la formation, dans le travail, dans les revenus, dans le patrimoine, dans l'environnement, etc. Il y a ceux qui disposent de fortunes colossales, d'une liberté quasi-totale, qui vivent dans les plus beaux endroits ; et il y a ceux qui s'épuisent au travail, qui vivent dans des conditions difficiles, qui ont du mal à boucler les fins de mois. La vie d'un fils d'une famille riche des beaux quartiers de Paris n'est généralement pas la même que celle d'une fille d'une famille pauvre de banlieue.

Une dimension majeure de l'inégalité est l'inégalité financière. Pour en parler, il faut avoir à l'esprit qu'il n'est pas simple d'avoir une vision claire de son importance. Il y a de nombreux moyens de cacher de l'argent et tous ne sont pas parfaitement connus, loin de là. Les exemples de scandales financiers n'ont pas manqué ces dernières années. Rappelons qu'une association pour la justice fiscale, en 2012, estimait que le montant total de l'argent caché dans les paradis fiscaux se situait entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars1. Par comparaison, le patrimoine des particuliers français est de l'ordre de 10 000 milliards d'euros.

D'autre part, les questions de revenu et de patrimoine sont souvent des questions sensibles où le secret est de mise. Les données ne sont pas toujours disponibles. La combinaison de réseaux financiers opaques et de tabous culturels fait que la transparence ne règne pas, et qu'il n'est pas aisé d'avoir une vision claire des patrimoines et des revenus de chacun, et en particulier de ceux des plus riches.

Il existe tout de même un groupe de chercheurs2 qui travaille sur les inégalités de revenus et de patrimoine dans le monde, en collectant et en croisant différentes sources d'information. Ils ont produit un rapport pour 2018 qui propose plusieurs chiffres.

En ce qui concerne les revenus, en Europe, les 10% les mieux payés capteraient 37% des revenus totaux et les 50% les moins payés 22%. Cela veut dire que les 10% seraient, en moyenne, payés 8,4 fois plus que les 50%. Autrement dit, en imaginant que le salaire moyen des 50% soit de 1 500 euros par mois, celui des 10% serait de 12 600 euros par mois. Je ne crois pas que cette estimation prenne en compte l'impôt sur le revenu (à confirmer). En France, en supposant une situation célibataire, sans enfant, cela ramènerait le salaire des 10% à environ 8400 euros par mois, 5,6 fois plus que les 50%. En supposant un conjoint ou une conjointe sans revenu et deux enfants, le salaire serait de 10 330 euros par mois, 6,9 fois plus que les 50%.

En ce qui concerne le patrimoine, en France, les 1% les plus riches possèderaient 23% du total du patrimoine privé, soit en moyenne 29,6 fois plus que les 99% restant. En 2018, la plus grande fortune de France est estimée à 73,2 milliards d'euros, soit l'équivalent du total de salaire qui serait touché par une personne en 5,3 millions d'années au SMIC. Notons au passage que l'Europe et la France ne sont pas forcément les espaces géographiques les plus inégalitaires. En considérant le monde dans son ensemble, par exemple, il est estimé que moins de dix personnes parmi les plus riches au monde possèderaient autant que la moitié la plus pauvre de l'ensemble des êtres humains de la planète3.

L'Europe et la France ne sont pas les pires, oui, mais il n'empêche. Y compris pour notre société, les faits sont là. Nous ne vivons pas dans une société d'égalité mais dans une société où la richesse peut être concentrée presque sans limite et où il existe une hiérarchie sociale forte. Au sein de cette hiérarchie, la place de chacun est déterminée en fonction du revenu, du patrimoine, du métier (ou ceux de ses proches), etc. Cette inégalité est revendiquée par certains. Elle contribuerait à dynamiser la vie économique. Je pense au contraire qu'elle est une trahison de l'idéal démocratique, lequel repose sur un projet de citoyens libres et égaux. Je propose de remettre l'égalité au cœur du débat public et de l'articulation d'un nouveau projet de société.

1. The Price of Offshore, 2012, tax justice network (lien)
2. Page d'accueil, 2018, World Inequality Lab (lien)
3. Huit milliardaires détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre du monde, 2018, Les Echos (lien)

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